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Le jambon
de Vermenouze


L'abbé Barrau, curé de Barte Rabinade,

A force d'épargner, se trouve, une année,
A le tête de vingt écus en pièce d'or.
Les porcs n'étaient pas chers, l'homme achète un porc,
Qui pesait deux-cent-soixante-dixlivres, chair nette,
Et qui le nourrît, avec sa bonne,
Depuis Toussaint jusqu'au dimanche des Rameaux.

Pas tout le monde peut manger des ortolans.
Il suffit d'avoir assez de lard et quelques bons morceaux d'échine,
Avec de bonnes molaires dans la mâchoire !

Le curé, de ce porc, avait gardé un jambon,
Superbe, tout doré dessus, rouge dessous,
Bien gras, bien rond : par ma foi, qui était quelque chose de premier choix !
Et, contre la crémaillère pendu avec un crochet,
Séchait ce dernier morceau d'un noble et brave porc
Il aurait fait venir l'eau à la bouche d'un mort.

La bonne avec soin chaque jour l'essuyait,
Et le curé souvent, bien souvent, le palpait.
Un matin il le trouve à point, ni mou ni dur :
Cette fois-ci, se dit-il, c'est bon, il est mûr ;

Et quoi qu'il advienne et quel que soit le temps,
Vous entendez, Miaton, nous le mangerons pour Pâques.
C'était le jeudi saint que le curré Barrau
    Parlait ainsi.
Mais hélas ! L'homme propose et le Bon Dieu dispose.

Ce soir-là, pas bien loin d'ici, dans un creux,
Deux ramoneurs, installés sur les feuilles,
Soupaient de borriou (crêpes de sarrasin) trempés dans le lait.
    Ils venaient du bourg de Barte-Rabinade,
Et l'un des deux avait vu, à la cheminée,
    Tout en ramonant le four,
Le fameux jambon, si brave et si rose.
    Il en parlait à son compagnon :
_ Maintenant Petit Pierre, que la nuit est tombée,
Si tu veux me parier quelque chose de bon,
Je me fais fort d'aller te chercher ce jambon.
Le curé doit dormir, la bonne doit somnoler,
La cheminée n'est pas haute : on la touche presque avec la tête.
Moi, de dehors, je me glisse dedans, et... voilà !
Déjà mon nez le sent et ma main le cueillit.
Il ne me faut qu'un peu de ruse et de courage,
Et tu verras, mon ami, que nous aurons de l'accompagnage.
J'y vais. Bonsoir Pierre. _ A tout à l'heure, Guinot.
Et sans remords, sans bruit surtout, doucement,
Le ramoneur va droit à la cheminée.

Les portes, cela va sans dire, étaient fermées ;
Mais la cheminée était ouverte, et comme elle n'était pas haute,
Le leste garnement y grimpe d'un saut,
Et s'y glisse... Par malheur, la cheminée
Se faisait plus large en bas, et vous n'avez pas idée
Du mal que se donnait le pauvre Guinaton :
Il s'accrochait, avec les pieds et les genoux,
Seulement il n'avait pas les jambes assez longues,
Et tout d'un coup le voilà qui glisse et tombe !...
    Il tombe au milieu du foyer.

D'abord, rien ne bouge : l'abbé Barrau ronflait,
    Et la bonne somnolait,
Guinòt d'un mouvement, juste et bien mesuré,
Saute sur le jambon de monsieur le curé ;
Mais à ce moment, Miaton se réveille,
Car elles ont toujours le sommeil léger les vieilles filles,
Elle entrevoit le voleur dans un filet de lumière,
Et se lève : _ Au secours ! dit-elle, il y a quelqu'un !
Réveillez-vous, monsieur le curé, c'est le diable !
C'est Lucifer ! C'est un monstre épouvantable !...

Noir et barbu, il est bien certain que Guinaton
Avait tout l'air et la manière d'être de Rapaton.
Le curé, réveillé, galope à son armoire,
En tire le goupillon, l'étole, le bréviaire,
Et retourne vers Guinot, le goupillon menaçant
_ Vade Retro ! dit-il, esprit noir et méchant,
Sort par la cheminée ou va-t'en par la porte ;
Choisis. Vade Retro ! La bonne, à moitié morte,
Etait allée se cacher sous la table des borrious,
Et Guinaton de son côté avait bien peur ;
Mais, malgré tout, il gardait sous sa veste
Le fameux jambon, cause de cette fête.
_ Allons, vade retro ! répète Barrau,
Alors le voleur, qui n'était pas sot,
Au troisième retro, cria d'une voix forte,
Sauta du four et dit : Je prends la porte !...