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Jean-Marie, le cantonier qui aimait trop le vin



« L'eau est bonne, le vin est meilleur » (vieille chanson)

    Jean-Marie de la Catrille (nom de la maison) était cantonier de la commune. Les gens ont mauvaise langue, et vous avez assez entendu dire que la sueur du cantonier a toujours coûté très cher. Pourtant, pourvu que l'homme fasse son métier, personne n'a à lui trouver affaire s'il préfère, pour s'épargner une suée, se lever à la pointe du jour, travailler à son aise le matin et se tenir à l'ombre quand il trouve le soleil trop chaud. De plus, il y a longtemps qu'on dit : « C'est le matin que se fait la journée. »
    Mais, sueur ou pas sueur, à l'ombre ou au soleil, pour bien se porter, il faut souvent se laver la bouche. Et pour ce remède, si l'eau est bonne, le vin est meilleur. Aussi Jean-Marie emportait, matin et soir, sa chopine de vin. Mais l'été, quand il pleut sous le chapeau, cela n'en faisait pas trop. Que voulez-vous, les jours où la chaleur aurait pu tuer un curé ou un fonctionnaire, qui pourtant passent leur vie à l'ombre, le cantonier n'avait pas toujours un fossé à creuser à l'orée d'un bois. Quand il avait trop soif, Jean-Marie allait à l'auberge. Il y trouvait de l'ombre et un verre de vin à boire. Et, plus d'une fois, il faisait remplir sa bouteille avant de retourner au travail. Il disait : « Le soleil crâme dur. Avec cette chaleur, vous sècheriez sur pieds. Il vaut mieux avoir ce qu'il faut pour se guérir de la pépie ! »(quand on a très soif)
    Mais l'hiver, vous me direz, l'hiver, quand il fait mauvais temps et que souffle le vent du nord ?... L'hiver, pour se protéger du froid, il faut bien se réchauffer de quelque manière. Autrement, comment tenir le manche avec des mains toutes engourdies ?... Jean-Marie avait sa chopine. Mais quand il l'avait finie, il attrapait l'onglet. Alors, il filait à l'auberge. Il disait : « Quand vous êtes tout engourdi et que vous avez les doigts raides, vous ne pouvez pas faire du bon travail. Il vaut mieux prendre un quart d'heure pour se revigorer. »
    Il s'en revenait avec la bouteille pleine et ne craignait plus la bise qui faisait voltiger la neige.
    Et c'est comme ça que peu à peu, Jean-Marie s'est habitué à dépasser les deux chopines par jour. Autrement il était trop juste. Et maintenant il lui en fallait jusqu'à quatre pour bien soigner sa soif. Mais il tenait bien le vin, et disait : « Je n'ai jamais refusé un verre. Vous savez que la soif ne me quitte guère. Je bois pour la soif que j'ai. Et si par hasard je n'ai pas soif, je bois pour faire plaisir à celui qui m'a invité, et aussi pour la soif qui doit venir. Ainsi font les gens avisés : ils n'attendent pas d'avoir besoin ! Mais vous savez bien, peuchère! que chacun a ses misères. Et moi, la soif me suit depuis que je suis né... Mais, quoi qu'il en soit, vous ne m'avait jamais vu saoûl ! ».
    C'était la vérité. Pourtant Jean-Mari était de plus en plus assoiffé, et on commençait à en parler dans tout le pays.
    « _ Notre cantonier, quand le curé l'a baptisé, sa bonne avait oublié de piler le sel. Le brave homme n'y mît qu'un grain, et il avait choisi le plus petit, mais pourtant il ne fondait pas. Le pauvre Jean-Marie l'a gardé sous la langue, et depuis il n'a jamais pu finir de le sucer... Et ce n'est pas faute de n'y avoir pris peine : vous le pouvez voir le matin, l'après-midi, le soir, il a toujours la bouche sèche et languit d'y verser du vin.
    _ Et si vous avez remarqué, quand vous lui servez un verre, il ne vous dira jamais : assez ! assez ! arrêtez !... mais : versez ! versez ! que quand il n'y en a guère, cela me fait m'étouffer.
    _ Et au plus il en boit, au plus il en veut !
    _Comme ont dit : un rat qui se noie, d'autant plus cherche l'eau !
    _ Eh oui ! Mais Jean-Marie, bien-sûr, ce n'est pas l'eau qui lui coupera la soif : il ne la goûte pas ! »
    Si vous parliez de l'eau à Jean-Marie, il disait :
    « _ L'eau ? Moi je ne l'aime pas. Quand j'étais jeune, j'en ai bu pour toute ma vie. L'été, quand nous fânions, les vieux me disaient : « Jean-Marie, endure un peu la soif. Tu verras que l'eau te semblera meilleure !... » Mais je n'ai jamais pu m'y habituer. Je l'aime pas. Et pire que ça : je la crains ! Il paraît que le Diable craint l'eau bénite. Moi, elle me dégoûte, mais quand elle n'est pas bénite. Et, de ce côté, je ressemble  beaucoup à mon pauvre oncle Candale qui disait : « Les voitures abîment les routes, les femmes abîment les hommes, l'eau gâte le vin. Seulement, les routes sont faites pour les voitures, les hommes sont faits pour les femmes, tandis que le vin n'est pas fait pour l'eau, ni l'eau pour le vin. Le Bon Dieu fît l'eau pour les moulins, pour les ânes et pour les grenouilles. Et toutes les fontaines pourraient se tarir que moi, je ne serais pas privé d'eau ! »
    Le pauvre Jean-Marie est devenu veuf. Ses enfants s'étaient mariés. Il s'est retrouvé seul à la maison. Alors, le soir, il passait à l'auberge et il rentrait tard. De plus, souvent, maintenant, la rue n'était pas assez large pour le laisser passer. Ceux qui le voyaient disaient : « Voilà Jean-Marie qui se rentre, mais il n'est pas tout seul : il mène les oies ! »
    Et s'il rencontrait quelqu'un :
    « _ Eh ! Pauvre Jean-Marie ! Tu as un peu trop chargé !
    _ Eh oui ! Tiens ! Et d'au plus on charge, d'au moins c'est solide. Bien partagé, j'en aurais eu pour deux fois.
    Jean-Marie était pas sot. Il savait bien ce que pensaient ses voisins, et il disait : « C'est malheureux d'avoir une si mauvaise réputation ! Tenez ! Je porterais la croix du Bon Dieu sous le bras, qu'ils diraient encore : voilà Jean-Marie que vient d'acheter une chopine ! »
    Quand Jean-Marie quitte le métier, ou, si vous voulez, quand il prend la retraite, il allait encore plus souvent à l'auberge, peuchère ! Alors, ses enfants lui payèrent une servante, qu'ils appelaient une gouvernante. Cette femme lui tenait la maison, lui préparait ses repas, mais elle avait la clé de la cave. Elle lui mesurait le vin et elle ne devait pas le laisser quitter la cour. Seulement, il fallait bien aller acheter le pain et l'accompagnage. Et Jean-Marie trouvait moyen de s'échapper et de se saoûler trois fois par semaine : le jour de la tournée du boulanger, le jour de la tournée du boucher, et le jour où il s'ennuyait trop !
    Cependant, à force de faire, tout se gâte. Jean-Marie s'est mis à perdre la vue. Qu'el malheur de devenir vieux, mon Dieu ! Il est allé voir le médecin qui le connaissait bien et qui lui demande tout de suite :
    « _ Vous buvez bien un peu de vin, pardi !
    _ Ah ! Monsieur ! Vous demandez à un malade s'il prend son remède. J'en bois à chaque repas. Mais je commence toujours par faire chabrò. J'ai toujours entendu dire qu'un verre de vin après la soupe épargne une visite chez le médecin.
    _ Et entre les repas ?
    _ J'en bois quand je peux, mais pas autant que je voudrais.
    _ Et vous pouvez me dire la quantité, à quelque chose près ?
    _ Il m'en faut bien, à peu près, une paire de litres par jour.
    _ Une paire de litres ?
    _ Oh oui ! Une paire de litres... et un peu plus !
    _ Malheureux ! Mais c'est le vin qui vous abîme les yeux ! Et moi, je suis obligé de vous mettre au régime : un verre de vin à midi, et un verre au souper. Pas une goutte de plus !
    _ Rien que deux verres pas jour ? Ô pauvre de moi ! Et qu'est-ce que je vais faire moi ? Ça me dégoûte !
    _ Et encore, le mieux serait de vous habituer à l'eau et de vous passer de vin. Autrement, je ne vous garantis rien pour vos yeux !
    _ Ah ! Monsieur ! Pour sauver les vitres, vous feriez démolir le château ! »

(Avec l'aide de ceux recueillis à Sorniac, Saint-Saturnin, Tornamire, Le Rouget.)