son Retour Occitan Français Questionnaire


François de la Capude



    François est resté bouvier toute sa vie, dans la rivière Doire. Il paraît que sa femme était têtue comme un âne rouge. Aussi, elle avait son surnom : la Têtue ! Et tout le monde l'appelait : François de la Têtue.

    François n'était jamais allé à l'école. A neuf ans, il était petit pâtre. Après, il fût pâtre et, quand il eût la force, bouvier.
    Il ne savait pas lire, peuchère ! Et il disait :
    « _ Moi, je suis allé en classe, jusqu'à ce que je n'ai plus rien su ! »
    Et, j'y ai repensé souvent, depuis que j'ai lu ce qu'Edouard Herniot avait écrit : « La culture, c'est ce que reste quand vous avez tout oublié. »
A ce niveau-là, François n'avait pas besoin d'oublier !
    François était bon bouvier. Mais il n'avait pas été manqué pour la langue. Malheureusement, il était un peu bègue, et ses couilloneries et ses répliques faisaient encore plus rire les autres. Être bègue, quelquefois, ça aide : cela donne le temps de calculer, de pas se presser pour répondre, et cela oblige les autres à bien écouter s'ils veulent comprendre.
    Au pré, quand la servante n'était pas en avance pour porter le repas, François, qui avait faim, disait :
    « _ J'ai l'estomac qui commence à se tracasser. Comme rien ne descend d'en haut, il se figure que la bouche doit être morte ! »
    Une année, il était bouvier à la ferme du Cambon. Un jour, la servante pose  sur la table un plat de pommes de terre qui n'étaient qu'à moitié cuites. Quand François les eût goûtées :
    « _ Dis ! drolette, tes patates sont toutes crues. Je crois bien qu'elles vont nous ressortir par l'échine... »
Il attend un moment, et :
    « _ Mais, ce ne sera pour les piquer que ce ne sera pas simple !
    Une autre année, il était à la ferme de Vidal, à Cros. Un jour d'été, qu'ils tournaient le foin du pré de la Rivière, François alla tomber les brailles derrière un talus. Quand il revient, André, l'autre bouvier, lui dît :
    « _ Hé ben, François ! Tu en as mis du temps ! Tu as dû faire des cordes j'imagine ?
    _ Hé bien oui ! Des cordes. Mais il n'y en a une qui s'est cassée : si tu veux aller la réparer, tu l'as pas bien loin ! »
    Une autre année, à Tourou, ils venaient de charger les gerbes à la terre des Araires, sur le Cabanon. Et il falait faire descendre les charrettes par un chemin étroit et pentu. Les chars se suivent. François appellait la première paire, le Moscal et le Bairot, deux tersons (boeufs de 3 ans) que s'étiraient et ne savaient pas bien retenir. Et c'était bien pour cela qu'on les avait mis devant. Le père Vézole venait juste derrière, avec le Cabrou et le Borrou, une paire de vieux boeufs, qui allaient au pas. Les tersons prenaient de l'avance.
    « _ Va doucement, François ! Tu vas renverser !, lui criait le vieux bouvier. Va au pas, François '
Il n'arrêtait pas. A tel point que François eût vite fait marre, et commençait à s'énerver. Comment faire taire cette espèce de vieux grognon ?
    Tout à coup, François se rappelle qu'en montant, il avait vu, au ras du chemin, un nid de guêpes, pas bien loin de la claie de la terre de la Côte de Jean-Bel. Et justement, il y arrivait. Alors, François plante la pique dans le trou, trifouille un peu, et appelle vivement ses boeufs.
    « _ Va au pas, recommence à crier le vieux. »
    Mais il n'a pas le temps de finir : les guêpes sont toutes dehors, juste entre les deux chars, et commencent à le piquer.
    « _ Appelle ! Appelle, François !
    _ Oh la ! Oh la ! »
François arrête sa paire :
    « _ Qu'est-ce... Qu'est-ce... Qu'est-ce qu'il y a ?
    _ Appelle ! Appelle ! Les guêpes me piquent !... »
François se remet à descendre en rigolant...
    « _ Je ne l'entendrai plus grommeler le vieux ! »
    Une veillée, ils étaient un groupe autour du feu, chez Tible.Et tout d'un coup, quelqu'un pète. François, qui préparait un panier, lève la tête :
    « _ Oh ! Oh ! Fait-il. J'ai entendu souffler du vent bas. Gare ! S'il se met à pleuvoir ! »